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chemise

tuques

jambières ou mitasses

souliers de chevreuil

capot à capuchon
et ceinture flechée
 
couteau et sac à feu
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La vie du «Voyageur»
Le costume du Voyageur
nous a été souvent décrit. Une chemise, ordinairement
rouge, un bonnet de fourrure et plus tard une tuque en laine rouge; des
jambières en peau de chevreuil appelées mitasses qui lui
couvraient les jambes; des souliers de chevreuil, sans bas; une brais
qui lui laissait le haut des jambes nu; une ceinture fléchée
dont les bouts pendaient du côté gauche; une bourse ou sac
en peau de chevreuil ornementée de rassade aux couleurs voyantes
qui se nommait «sac-à-feu».
Le Voyageur y logeait son inséparable pipe, son briquet, son tabac
et ses autres possessions les plus chères. Le «sac-à-feu»
se portait au côté, passé dans la ceinture, à
côté d'un couteau à gaine. Parfois le Voyageur se
mettait un mouchoir au cou et même sur la tête, mais il préférait
son inséparable tuque. Un compagnon non moins fidèle était
son célèbre «capot» à capuchon, ordinairement
bleu. Comme plusieurs autres mots du Voyageur, le mot capot est resté
«en anglais» et désigne un manteau à capuchon
dont se servent les hommes du Nord encore aujourd'hui.
Contrairement à ce qu'on a généralement cru, le Voyageur
n'était pas de stature héroïque. On préférait
des hommes plutôt courts, pas trop d'embonpoint non plus, à
cause du manque d'espace dans les canots et du poids. Le Voyageur ne dépassait
guère cinq pieds et cinq pouces. Il était de force herculéenne
cependant et avait une merveilleuse résistance. Il pouvait avironner
ou comme il disait: «nager à l'aviron» depuis l'aurore
(ou «la barre du jour») (Taché) jusqu'au soir, c'est-à-dire
de 15 à 18 heures durant la belle saison sans en ressentir de fatigue
excessive; il pouvait portager, c'est-à-dire porter les pièces
de marchandises toutes arrangées d'avance en paquets de 90 livres
et se charger de 2 ou 3 et même 4 ou 5 de ces ballots et passer
à travers rochers et forêts avec une rapidité étonnante.
Sa force résidait surtout dans ses bras. On prétend même
que le canotage lui développait les bras d'une longueur disproportionnée.
Le Voyageur a laissé, dans l'Ouest canadien au moins, des descendants
d'une très grande endurance car la race métisse d'il y a
75 ans était, au dire de tous ceux qui l'ont connue, une race entièrement
forte et virile.
Les canots que pilotaient les Voyageurs étaient de plusieurs espèces.
Il y avait le canot du maître. Il servait à la navigation
de l'Est des grands lacs, là où les eaux sont moins dangereuses
et où on a plus d'espaces libres, sans rapides ni portages. Ce
canot était de 35 à 40 pieds de long et pouvait porter de
9 à 10 mille livres. Il était monté par 8 ou 10 hommes.
À l'Ouest des grands lacs on se servait des canots du Nord. C'était
une embarcation de 25 pieds de long environ, qui pouvait porter 5 à
6 mille livres. Celui-là était monté de 5 ou 6 hommes.
Il y avait aussi en certains endroits un canot mitoyen appelé «canot
bâtard» monté par 7 et 8 hommes au plus et qui pouvait
porter 7 à 8 000 livres. En plus, pour les voyages rapides et peu
éloignés, on avait un canot encore plus petit appelé
«demi-canot» monté par 4 ou 5 hommes.
Le canot était fait de planches de bouleau blanc, recouvertes d'écorce
de bouleau. On cousait cette écorce sur la carapace au moyen de
racines d'épinette rouge, appelée «Wattape».
Pour rendre le tout imperméable on badigeonnait de gomme de pin
fondue au moyen de torches, cérémonie qu'il fallait répéter
tous les soirs en voyage, et même plus souvent au besoin. La gueule
ou le haut de canot était renforci par des planches transversales
qui en unissaient les deux côtés. Ces planches servaient
aussi de siège aux rameurs. On appelait les bouts du canot, la
pince. Souvent les canots étaient peinturelurés aux couleurs
voyantes: rouge, vert; et parfois une figure d'Indiens surmontait la proue.
Le personnel du canot était divisé comme suit: le guide
qui se plaçait à l'avant du canot et qui en était
le chef. D'après Harmon, c'est à lui qu'il appartenait de
choisir les routes et les passages moins dangereux. C'est lui qui répondait
de la vie des autres et on devait lui obéir. C'est lui qui voyait
aux réparations voulues quand le canot se brisait. On l'appelait
l'avant ou le devant du canot. Il avait un aviron plus long que celui
des autres. Derrière le devant prenaient place les rameurs, qu'on
appelait les «milieux». Ils avaient un aviron très
court de deux pieds de long au plus et 3 pouces de large. Derrière
les milieux, se tenait à la poupe «le gouvernail» qui
suivait religieusement les ordres du «guide» ou «devant»,
et conduisait le canot au moyen d'un aviron plus long lui aussi, travers
roches et rapides. On donnait parfois au devant et au gouvernail le nom
de «bouttes» qui, à cause de leur expérience
étaient payés plus cher. Une brigade était un groupe
de canots parfois jusqu'à trente et quarante mais
habituellement 8 ou 10 qui se rendaient au même endroit et autant
que possible se tenaient ensemble.
Imaginez, si vous voulez bien vous arracher à votre civilisation
banale et prosaïque, le départ des canots vers les pays d'en
haut et suivez en imagination les hardis Voyageurs. Les canots quittent
Lachine en mai. Le départ et l'arrivée aux postes sont toujours
des événements importants. Les canots sont chargés:
marchandises en paquets de 90 livres; fusils et munitions, couvertures
de laine, vivres, boisson en petits barils et toute espèce d'objets
hétéroclites. Savez-vous qu'on a déjà monté
dans les canots et jusque dans l'Ouest lointain, des pourceaux et des
poules? Les passagers, s'il en est, se placent entre les rameurs. Une
fois assis, il ne faut plus remuer de peur de briser la délicate
coquille de bouleau. Les drapeaux flottent; les voyageurs ont revêtu
leurs plus beaux habits et le guide donne le signal. Nous voici en route.
À l'église de Sainte-Anne, patronne des Voyageurs, tout
le monde descend. On va y faire sa prière, y brûler des lampions
et les Voyageurs déposent dans un tronc leurs offrandes destinées
à faire dire des messes pour les membres défunts de leur
armée d'inconnus, tant l'esprit de corps est puissant. Même
les bourgeois protestants ne se soustraient pas à cette obligation.
Jusqu'à la rivière Ottawa et jusqu'à la Mattawa,
il y a dix-huit portages et autant de décharges. Portager a toujours
été le cauchemar des Voyageurs et pour éviter les
portages ils ont souvent risqué leur vie en sautant les rapides.
Il fallait vider le canot. Les voyageurs, ne pouvant approcher le canot
trop près de la rive, devaient se mettre à l'eau et se passer
ainsi des paquets (appelés pièces) et même les passagers.
Ordinairement les passagers grimpaient sur le dos des Voyageurs qui les
transportaient sur le rivage. De toute façon il fallait d'aide
des Voyageurs pour aborder. Une des quatre premières Soeurs Grises
qui vinrent au Manitoba par la voie de canots en 1844, pouvait écrire
à une de ses compagnes de Montréal: «les scrupuleuses
ne seraient pas à leur aise ici.» Les Voyageurs chargeaient
alors des pièces qu'on transportait à une distance d'un
tiers de mille dans les plus longs portages. On posait les paquets par
terre, on appelait cela une pose, et on revenait chercher d'autres paquets,
parfois trois et on en a connu qui en ont porté jusqu'à
cinq. On attachait au paquet les bouts d'une bande en cuir, large de trois
pouces, qu'on se mettait sur le front de sorte que la pièce reposait
sur les épaules du voyageur. On entassait alors les autres pièces
sur celle-là.
Certains portages étaient relativement courts et se faisaient en
deux ou trois poses. D'autres étaient très longs. On en
connaît un de e 45 milles, divisés en 120 poses. Dans les
endroits moins difficiles et dangereux, on se contentait de soulager le
canot en se mettant à l'eau les passagers restaient alors
dans l'embarcation et en marchant au côté du canot.
C'était ce qu'on appelait une décharge. Parfois on attachait
un câble au canot et on le tirait, surtout contre le courant. C'était
ce qu'on appelait «naviguer à la cordelle».
Le lever, dans la belle saison, se faisait vers deux heures «à
la première barre du jour» comme disaient les Voyageurs.
On était censé partir vers trois heures. On naviguait deux
ou trois heures puis on déjeunait. Comme on ne prenait que deux
repas et que le prochain devait se prendre souvent vers les neuf heures
du soir, on servait un copieux déjeuner. Les Voyageurs étaient
d'ailleurs de grands mangeurs. Le cuisinier avait préparé
le déjeuner la veille. Il avait jeté dans une immense marmite
du blé d'Indes lessivé où à l'est des grands
lacs, des pois et l'avait laissé bouillir longtemps jusqu'à
ce que le tout fût changé en espèce de purée
épaisse à laquelle, à l'est des grands lacs du moins,
on ajoutait des tranches de lard d'où le nom «mangeur
de lard». À l'ouest c'était le fameux pemmican ou
viande de buffalo séchée qui était l'aliment de résistance.
On y mêlait souvent des petits fruits sauvages et, au dire de certains
passagers, bien autre chose aussi!
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Le départ se
faisait au signal du guide. C'était lui qui entonnait une de ces
célèbres chansons où l'âme simple des Voyageurs
semblait se refléter. Le mouvement était celui d'une marche
militaire car il fallait chanter en cadence avec l'aviron. Une des préférées
était «En roulant ma boule»; une autre: «Nous
étions trois capitaines» ou «Ah si mon moine voulait
danser». LaRue dans ses Chansons populaires affirme que la chanson
préférée des Voyageurs était «La belle
Françoise». Garry semble dire que c'était «En
roulant ma boule». Il y avait aussi des chansons nées de
la bouche même des Voyageurs dont les auteurs sont restés
inconnus et qui exprimaient quelques épisodes de leur vie. LaRue
en recueillit sept, toutes originales, comme la complainte de Cadieux
par exemple. Dans l'Ouest canadien, Wentzel, traiteur norvégien
de la Cie du Nord-Ouest et quelque peu musicien, en recueillit un certain
nombre au cours de ses voyages. Malheureusement le recueil de Wentzel
a été perdu. À un moment donné, après
qu'on eut avironné pendant assez longtemps, le guide lançait
un ordre auquel les Voyageurs n'hésitaient jamais à se conformer:
«Allumez». On déposait les avirons, on sortait la pipe
et son tabac du sac à feu et on allumait. Ce repos durant de 8
à 10 minutes. Et on reprenait les avirons. La distance entre ces
repos s'appelait «une pipe». On dit encore chez nos Métis
en parlant de distance un peu éloignée: «C'était
une fameuse pipe d'ici» (ou d'icitte pour être exact).
Le soir venu, c'est-à-dire vers les neuf heures durant la belle
saison, on s'arrêtait. Il fallait alors décharger les canots,
préparer le souper et quand la purée de blé d'Indes
était assez épaisse pour qu'un bâton enfoncé
s'y tînt verticalement, on servait aux voyageurs leurs portions:
quelques-uns, rapportent des témoins, recevaient la leur dans leur
capot ou leur mouchoir, d'autres sur une planche ou une pierre. Parfois
on abattait un animal sauvage et c'était alors le festin. Le chien,
qu'on cuisait à la broche, était aussi très recherché
des gourmets. Parfois on trouvait des oeufs de perdrix ou de canard et
on les faisait cuire. Dans l'Ouest, quand on pouvait se procurer de la
farine, on en mêlait au pemmican. Ce régal prenait alors
le nom de «Rubbaboo».Après le souper, à moins
que l'on ne dansât en ronde autour du feu, ce qui ne se faisait
que dans les grandes occasions, les voyageurs se couchaient. Ils avaient
travaillé durant dix-huit heures; un témoin a estimé
que les voyageurs donnaient 60 coups d'aviron à la minute; on faisait
jusqu'à 75 milles en un seul jour et même plus quand il n'y
avait pas trop de portages (en moyenne on faisait de 5 à 6 milles
à l'heure). Parfois quand le vent était favorable, c'est-à-dire
si «la vieille soufflait» on montait une petite voile
ce qui facilitait le travail considérablement. Les Voyageurs couchaient
sur la terre nue habituellement, sous leurs canots renversés. Ils
s'enveloppaient dans une couverture de laine. On montait une tente pour
le commis ou tout autre passager de quelque importance.
Un des fléaux les plus terribles était la présence
de milliards de moustiques, nommés maringouins et brulots. C'était
le supplice des nouveaux venus, des passagers et même les Voyageurs
les plus aguerris, ceux dont la peau était endurcie par tous les
vents et les soleils, en souffraient. Pour se protéger, les Voyageurs
portaient leurs cheveux très longs et les tressaient è la
mode des Indiens et se laissaient pousser la barbe.
Ainsi de mai en octobre, le long des fleuves et des rivières, à
travers les innombrables portages, des bords du Saint-Laurent aux Grands
Lacs et des Grands Lacs jusqu'au Wisconsin et la Louisiane et à
l'Ouest jusqu'au Grand Portage puis jusqu'aux Rocheuses, il y avait des
centaines de ces hommes de notre race, qui passaient et repassaient, la
chanson aux lèvres, gais et sans-souci, acceptant les corvées
les plus pénibles avec bonne humeur, parfaitement stylés
à cette vie d'endurance et de liberté.
En quittant le Grand Portage, qui était le rendez-vous des hivernants
et des Voyageurs de l'est, il y avait un portage de 9 milles. Il fallait
désormais ramer contre le courant. À la hauteur des terres,
près du lac La Pluie, avait lieu une seconde initiation, alors
que vous deveniez «Homme du Nord». «I was made homme
du Nord», écrit un des bourgeois de la Cie (McDonnell). Il
y avait aussi «la cérémonie de mai» en l'honneur
d'un passager ou d'un bourgeois de marque. Un voyageur montait au sommet
d'un pin bien en vue, en coupait toutes les branches, ne laissant qu'une
touffe au sommet. On gravait le nom du visiteur sur le tronc et
désormais l'endroit était connu par ce nom... et cela valait
une «régale» ou «une coupe de shrub». Du
lac La Pluie au lac Winnipeg, il y avait quantité de rapides et
les eaux étaient de navigation difficile et dangereuse. Il fallait,
comme nous l'avons dit, employer des embarcations plus petites, les canots
du Nord. C'est dans ces rapides et sur ces eaux dangereuses que se manifestait
surtout l'adresse des Voyageurs. Il fallait avironner de toutes ses forces
et passer le plus rapidement possible et il appartenait au guide d'éviter
d'un coup d'aviron les roches à fleur d'eau, les «Corps morts»,
c'est-à-dire les arbres accrochés dans les torrents, maintenir
le canot dans les remous qui pouvaient renverser la frêle embarcation.
Il y avait harmonie parfaite entre les mouvements du guide à l'avant
du canot et ceux du «gouvernail» à l'arrière.
Celui-ci tenait ses yeux fixés sur le guide et obéissait
à ses signes de tête. Dans ces moments de danger où
la mort guettait constamment, il se faisait un silence absolu. Le danger
passé, on reprenait ses chansons. Tout le long des rives on apercevait
des croix plantés par les Voyageurs un traiteur en compta
plus de trente en un seul endroit ces croix rappelaient à
la postérité que près de l'endroit un voyageur inconnu
avait péri. En passant, les Voyageurs enlevaient leur coiffure
et faisaient une courte prière et même les plus récalcitrants
se conformaient à cet usage.
* * * * *
Une fois les grands voyages terminés, c'est-à-dire vers
octobre, les Voyageurs de l'intérieur vivaient dans les forts qu'ils
s'étaient contruits eux-mêmes. Il y avait ordinairement une
palissade et à l'intérieur des constructions séparées
pour les magasins, les bourgeois, les hommes et parfois pour des familles
de voyageurs. Les Voyageurs avaient leurs quartiers à eux et couchaient
sur des lits de camp superposés. Ceux qui avaient femme et enfants
vivaient parfois en dehors du fort, à proximité de leurs
compagnons. Les cabanes étaient faites de billots superposés,
taillés en queue d'aronde ou chez les plus négligents, en
têtes de chien. Chacun des engagés avait sa fonction bien
déterminée. Les uns étaient chargés de la
pêche ou de la chasse et s'associaient habituellement quelques Indiens
pour l'une ou l'autre. D'autres préparaient le pemmican et voyaient
aux réserves de l'année. Enfin on en employait un bon nombre
à parcourir le pays en quête de fourrures. Cela s'appelait
«courir le dérouine» et peu d'expressions reviennent
aussi souvent sous la plume des narrateurs! Il fallait aller au devant
des Indiens les gagner à soi ou au moins leur faire promettre de
venir traiter au fort si on ne parvenait pas à leur rafler toutes
leurs fourrures. Inutile de dire que cela prenait de l'expérience
et du doigté. Les voyageurs y étaient passés maîtres
et personne ne pouvait comprendre mieux les Indiens ni les approcher de
plus près. Ce fut là, comme nous l'avons déjà
fait remarquer, la cause du succès des compagnies de fourrures.
À l'intérieur du fort lui-même, il y avait tout un
genre de vie.On passait les soirées d'hiver à fumer autour
du poêle, à raconter des histoires, à chanter et à
danser, surtout lors des fêtes. Dans chacun des forts, il y avait
un ou plusieurs voyageurs qui pouvaient accompagner les gigues sur le
violon. La gigue de la Rivière-Rouge, qui a été mise
en musique, est restée une des gigues les plus célèbres
du temps. Noël, le jour de l'An, la Saint-André (à
cause des bourgeois, la plupart écossais) et les fêtes religieuses
étaient célébrées avec une solennité
variant selon l'importance de la fête. Si le bourgeois était
bon chrétien ou catholique on priait dans les forts, les jours
de dimanche et fêtes. Les Voyageurs avaient une dévotion
pour le chapelet. Les jours de fête, les bourgeois offraient ordinairement
une «régale» aux Voyageurs qui trouvaient moyen de
se procurer de la boisson d'ailleurs aussi, car souvent ces célébrations
dégénéraient en soûleries. Le jour de l'An
était la fête par excellence. On y faisait des visites et
les Voyageurs embrassaient les bourgeois et, va sans dire, les personnes
du sexe, comme dit si expressivement le langage ecclésiastique.
En parlant de personne du sexe il est clairement établi que la
plupart des Voyageurs des pays d'en haut y avaient pris femme, ou s'étaient
mariés «à la mode du pays» comme on disait.
Cette mode était des plus simples. On choisissait une femme du
pays, on faisait habituellement un cadeau aux parents, et sans plus de
formalité la femme venait habiter au fort avec son mari et aux
yeux des autres Voyageurs comme aux yeux des bourgeois, ces femmes étaient
considérées comme épouse légitime et traitées
comme telles. Leur devoir était d'entretenir des maisons, la cuisine,
la couture. Elles accompagnaient souvent leurs maris dans les longs voyages
en canot surtout lorsque comme lors du premier voyage de Mackenzie
au nord il fallait constamment repriser ou fabriquer des souliers
de chevreuil pour les Voyageurs, qui les déchiraient aussi vite
dans les portages. Elles savaient faire de ces jolies choses indiennes,
au moyen de rassades. Celles du Nord travaillaient les poils de porc-épic
avec un art merveilleux, les teignant au moyen d'essences naturelles.
Ces femmes étaient de bonnes mères et, en général,
fidèles. On a voulu prétendre que les Voyageurs changeaient
de femmes au gré du vent. Je suis certain du contraire. Il est
arrivé souvent que ces unions n'aient pas fait long feu, mais on
pourrait trouver un très grand nombre de ces unions qui ont été
non seulement légitimées par l'Église à l'arrivée
des missionnaires, mais qui ont été dignes et parfaitement
honnêtes. Mon grand-oncle paternel, venu au pays d'en-haut avec
Lord Selkirk à l'âge de 15 ou 16 ans, épousa lui aussi
une femme du pays. Ils vécurent en harmonie parfaite durant toute
leur vie. Quand le premier ministre protestant arriva dans le Nord, mon
grand-oncle fit donner à son mariage une allure religieuse. Plus
tard il se présenta de nouveau au missionnaire catholique. Et je
voudrais que vous puissiez lire les mots d'égard des femmes du
pays sous la plume de John Rowand, facteur encore mieux connu que mon
grand-oncle; sous la plume de David Harmon, célèbre par
le Journal qu'il nous a laissé, et sous celle de bien des missionnaires
qui ont parlé avec éloge de ces vaillantes femmes devenues
les mères d'une race nouvelle.
Durant l'hiver, pour les voyages un peu longs, alors qu'ils fallait transporter
les marchandises pour la traite, les Voyageurs attelaient leurs chiens
aux traînes et partaient au son joyeux des grelots. Les chiens étaient
de la race aguerrie des chiens esquimaux. On en mettait quatre ou cinq
par traîne et ils traînaient de 4 à 5 cents livres.
Ils faisaient de 50 à 75 milles par jour, selon les conditions
atmosphériques. La nuit on couchait à la belle étoile,
dans la neige habituellement et parfois hommes et chiens ensemble. Le
Voyageur était fier de son attelage et de ses chiens qu'il traitait
souvent avec cruauté malheureusement. Un des injures les plus insultantes
qu'on pût décerner à un individu était de l'appeler
«sacré chien mort» ce qui se disait d'un chien lâche
et paresseux. Dans les bois on attelait les chiens à la file et
de front dans les prairies. Le guide les précédait parfois,
traçant le chemin de ses raquettes, mais le plus souvent il les
suivait. On arrêtait tous les cinq milles environ, pour reposer
les chiens et pour allumer sa pipe. Ici encore les distances intermittentes
étaient connues de nom de «pipes».
Le départ se faisait au son de «marche»... ce qui a
donné naissance au mot bien connu des amateurs modernes «mush»
et «musher». Quand on voulait s'arrêter, le conducteur
lançait un «wo» sonore. S'il voulait que les chiens
tournent à droite, il criait «hé», à
gauche «Ya». Le Voyageur était exposé aux intempéries,
aux terribles poudreries dont seuls ceux qui ont vécu au Nord-Ouest
et en ont été témoins peuvent comprendre la terreur.
Il y avait des fatigues causées par ces marches sans fin et le
«mal de la raquette» dont ont aussi souffert tant de missionnaires.
C'était l'inflammation d'un des tendons du pied qui causait des
douleurs intolérables, et dont le seul remède était
le repos. Il semble que les Voyageurs aient supporté tous ces maux
avec la même bonne humeur et aient accompli encore ici leurs modestes
fonctions avec le même éland et la même générosité.
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