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Je n'ai pas voulu
vous faire le portrait de tel ou tel Voyageur. J'ai préféré
vous parler du Voyageur en général; de ses habitudes de
vie, de son caractère, de son influence sociale. J'ai voulu, à
ma modeste manière, rendre hommage à la troupe anonyme de
ces humbles, qui ont ouvert des pays vastes comme des empires et sont
morts gueux et inconnus: agents inconscients de la fortune des autres,
artisans d'événements dont ils n'ont pu juger la portée,
ils sont passés, un peu comme les canots qu'ils pilotaient avec
tant de dextérité, sans bruit, silencieusement. C'est à
la collectivité de ces vagabonds que j'ai voulu apporter mon humble
tribut, persuadé que leur joyeuse misère et leurs glorieux
haillons étaient dignes d'un respect qu'ils n'ont pas connu de
leur vivant. Au cours des pages si nombreuses, dédiées à
l'histoire des fourrures au Canada, le Voyageur m'est apparu et réapparu,
toujours le même, avec ses qualités si françaises
partant si humaines et peu à peu mon amour pour lui
et pour la race dont il est le produit, a grandi. Voilà pourquoi
j'ai décidé de vous faire connaître davantage cette
figure si captivante, si simple et, en somme si facile à comprendre,
le Voyageur.
Le mot Voyageur est aussi ancien que notre patrie canadienne. On le trouve
souvent sous la plume des premiers historiographes du pays. Il fut souvent
employé, dans les débuts particulièrement, comme
synonyme de traiteur et de «coureur de bois» mais vers la
fin du régime français et surtout après la Cession,
il acquit une signification précise. Le Voyageur est l'engagé
d'une compagnie de fourrures. Il est embauché par contrat, pour
une période déterminée (ordinairement pour trois
ans) à des gages fixes et aux conditions énumérées
dans l'acte légal qui le lie. Par ailleurs le mot «coureur
de bois» désignait, surtout à la fin du régime
français, les traiteurs individuels qui, s'affranchissant de toute
contrainte, faisaient le commerce illicite des fourrures. Il y a eu des
coureurs de bois parfaitement honnêtes, chargés de missions
délicates par les Intendants ou les Gouverneurs qui les déléguaient
auprès des Indiens: tel Étienne Brulé qui fut envoyé
par Champlain et Pontgravé en 1610 chez les Algonquins; tels Nicolas
Vignau, Nicolet et Joliet lui-même. Il n'entre cependant pas dans
le cadre de cette modeste conférence de parler de l'influence des
coureurs de bois. Les Relations, d'ailleurs, disent de quelques-uns tant
de bien que je ne saurais en dire trop de mal; et elles disent tant de
mal des autres, que je n'oserais en dire trop de bien.
Sous le régime anglais, le terme qui équivaut au mot «coureur
de bois» dans le sens d'émancipé est celui d'«homme
libre», c'est-à-dire ceux des anciens voyageurs qui, ayant
quitté le service des compagnies, vendaient leurs fourrures à
qui offrait davantage. Ainsi Jean-Baptiste Lagimodière, célèbre
Voyageur de chez-nous, était devenu un «homme libre».
Le Voyageur qui m'intéresse
particulièrement et dont je vais vous parler est précisément
cet homme de peine, l'engagé des compagnies de fourrures, celui
qui roula d'un océan à l'autre dans sa coquille de bouleau;
guide, canotier, interprète, homme de toutes les besognes et de
toutes les tâches, qui s'éleva parfois au rang de commis
dans un fort de traite, mais plus souvent vécut et mourut dans
l'obscurité et l'oubli. Non seulement celui-là survécut
à l'époque française, mais en prolongea l'influence
surtout pour ce qui est de l'Ouest canadien pendant plus
de cent ans. C'est d'ailleurs du Voyageur de l'Ouest canadien que je veux
tout spécialement vous parler. C'est là surtout qu'il laissa
sa marque la plus durable.
À mon humble avis, on a exagéré le rayonnement des
Français dans l'Ouest canadien au temps de l'ancien régime.
Qu'il y ait des «coureurs de bois» qui remontant le Mississippi
et ses tributaires, y soient passés en gagnant la baie d'Hudson;
qu'il puisse y avoir eu même quelques Français ou Canadiens
perdus dans la brousse, soit: mais les La Vérendrye, qui s'avancèrent
jusqu'aux Rocheuses par le Sud ou suivirent par le Nord les méandres
de la Saskatchewan, n'en parlent pas. Ils font pourtant mention d'un Espagnol
établi à quelques jours de la région des Mandanes,
mais il n'est pas question d'autres blancs et je suis encore à
la recherche d'une seule bonne preuve démontrant la présence
d'un groupe de Français assez considérable pour exercer
une influence quelconque. L'établissement de La Vérendrye
se fit dans des conditions excessivement pénibles. Les distances
à parcourir, loin des bases de ravitaillement, alors que le découvreur
n'avait guère les moyens d'une organisation plus étendue;
les guerres entre Indiens qui furent fatales à son missionnaire
le Père Aulneau, à son fils Jean-Baptiste et leurs dix-neuf
compagnons; les tracasseries des fournisseurs et la mesquinerie des autorité;
surtout peut-être le fait que certaines nations indiennes étaient
devenues les intermédiaires avec d'autres nations pour la traite
et l'échange des produits, et n'avaient pas l'intention de se départir
de ce privilège, fût-ce au profit de leurs amis les Français;
toutes ces circonstances forcèrent les Français à
se tenir groupés dans les forts. Le régime d'ailleurs semble
avoir été plus sévère, à bien des points
de vue, que les habitudes de plus tard.
J'ai donc l'impression que durant les trente années qui suivirent
la découverte de La Vérendrye, les Français prirent
possession du pays et établirent des relations amicales avec les
Indiens dont ils obtinrent les fourrures, coupant ainsi les vivres aux
Anglais de la baie d'Hudson, mais qu'ils ne firent pas d'impression bien
profonde dans l'intérieur du pays. Il me paraît également
clair que la plupart des traiteurs français quittèrent le
pays durant la dernière guerre qui décida du sort de notre
patrie. Il y a cependant évidence qu'il en resta quelques-uns,
comme le témoignent les documents de la Cie de la baie d'Hudson
et notamment le Journal de Matthew Cocking. On a aussi l'impression que
plusieurs voyageurs et traiteurs ne se rendirent pas jusqu'au théâtre
des hostilités mais attendirent le résultat du conflit,
soit à Grand Portage ou au Détroit ou à Michillimakinac.
Les Français laissaient tout de même dans l'Ouest une organisation
commerciale dont on ne devait que fortifier les cadres, sans la modifier,
tellement elle était efficace. Cet agencement harmonieux de rouage
ferait mentir la légende de notre inaptitude au commerce si un
autre fait n'ajoutait un argument encore plus puissant. Disons tout de
suite pour ne pas avoir à y revenir, qu'au cours de ces longues
années de lutte entre les Français et les Anglais pour la
prépondérance, les Français, au dire de tous les
historiens, non seulement tinrent tête aux Anglais, mais les surpassèrent
dans tous les domaines excepté peut-être celui des marchandises,
vu que les Anglais pouvaient s'approvisionner à meilleur compte.
Quand je parle de Français et d'Anglais, je veux inclure les traiteurs
des Compagnies du Nord-Ouest et de la baie d'Hudson, car durant toute
l'époque qui suivit la conquête, on désigna invariablement
par «Anglais» les hommes de la Baie d'Hudson et par «Français»
ceux de la Compagnie du Nord-Ouest qui se disaient successeurs des Français
et en avaient adopté les habitudes commerciales.
Et il ne peut y avoir le moindre doute que le succès des Français
a été dû à la présence et l'action du
Voyageur. Lorsque la Compagnie de la Baie d'Hudson se vit, à cause
des luttes avec celle du Nord-Ouest, acculée à la ruine,
elle dut recourir elle aussi aux Voyageurs que Colin Robertson fut chargé
d'engager. Et c'est ce qui fit tourner le courant en sa faveur.
La défaite
des Français devait nécessairement avoir ses répercussions
dans le domaine qui nous intéresse ici. Déjà on avait
eu beaucoup de difficultés à faire venir les marchandises
requises de France. Il ne fallait plus songer désormais au commerce
avec la mère-patrie, mais il fallait trouver des comptoirs et des
fournisseurs nouveaux, soit par voie du Mississippi ou New-York et Albany.
Il y aurait aussi des compétiteurs anglais et américains,
car la qualité des fourrures du Canada était bien connue.
Alexandre Henry, l'ancien, qui fut un des premiers à pénétrer
à l'intérieur du pays après la Cession, écrit:
«À la suite de la capitulation de Montréal, voulant
me prévaloir du nouveau marché qui allait s'offrir à
l'esprit entreprenant des hommes de race britannique, je me hâtai
de me rendre à Albany où j'avais des relations commerciales
et où j'obtins des crédits et les marchandises nécessaires.»
On aurait cependant tort de croire que les traiteurs de langue française
abandonnèrent la patrie aussi vite. Les listes des engagements,
publié par M. Massicotte dans les volumes de Rapport de l'Archiviste
de la Province de Québec, démontrent que le très
grand nombre des engagés pour les pays d'en-haut, entre les années
1761 et 1778, étaient au service des Canadiens français,
bien qu'on trouve quelques noms de marchands anglais établis à
Québec et à Montréal qui allaient désormais
lutter avec les marchands de New-York et d'Albany. Ces marchands anglais
firent si bien, qu'en 1768, on fixa des limites commerciales entre les
personnes de New-York et Québec. Sait-on que ces mêmes marchands
firent pression en 1774 quand on détermina les frontières
du Canada par l'Acte du Québec et nous devons probablement à
la race des Voyageurs sans lesquels la traite eût été
impossible, que les droits conférés par notre «Grande
Charte» se soient étendus à pratiquement tout le pays
et non aux seules limites de la Province de Québec.
Dix ans ne s'étaient
pas écoulés après la Conquête, que l'Ouest
canadien était déjà le rendez-vous d'une foule de
petits commerçants, suivis de groupes de Voyageurs qui construisirent
ça et là, le long des lacs et des rivières, leurs
forts de traite, échangeant des objets européens dont les
Indiens ne pouvaient plus se passer pour les riches fourrures. Mathew
Cocking qui tout comme Anthony Henday, sous la domination française,
avait été envoyé à l'intérieur par
la Compagnie de la Baie d'Hudson pour faire reprendre aux Indiens la route
de la Baie d'Hudson se heurta aux trappeurs canadiens tout le long de
la Saskatchewan en 1772-1773. «Ils sont aussi nombreux que les moustiques»,
dit Cocking et il ajoute cette remarque faite par tous les traiteurs du
temps et même par Parkman: «Je suis surpris de voir la sympathie
qu'ont les Indiens pour ces Français.»
La présence d'un nombre croissant de ces petits commerçants
qui se faisaient une lutte souvent peu honnête eut des conséquences
désastreuses. Les Indiens perdirent le respect qu'ils avaient des
Français et s'aperçurent bientôt que la boisson qu'on
leur versait à flot, causait leur ruine. Puis les nouveaux venus
ne se préoccupaient ni des terrains de chasse, ni des usages et
droits des diverses tribus. Si bien que les Indiens décidèrent
de chasser tous les blancs du pays et un massacre général
fut décrété. Masson dans ses Bourgeois de la Cie
du Nord-Ouest raconte que durant l'automne de 1780, les Indiens attaquèrent
les blancs au Fort aux Trembles sur l'Assiniboine, à une courte
distance du Portage la Prairie d'aujourd'hui et en tuèrent plusieurs.
Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers.
Mais au même moment un fléau encore plus terrible s'abattît
sur les pauvres Indiens eux-mêmes. Une bande d'Assiniboines ayant
pris les Mandanes par surprise, leur avaient «levé la chevelure»
comme on disait dans le temps. En regagnant leur pays, ils apportaient
en même temps les germes de la petite vérole. En quelques
semaines le pays tout entier devint un vaste charnier. Hearne, premier
traiteur de la Baie d'Hudson qui construisit un fort à l'intérieur,
affirme que neuf-dixième des Indiens furent anéantis.
Presque simultanément un autre facteur est intervenu. La Révolution
américaine avait forcé les traiteurs à se replier
sur Montréal. Il devenait aussi évident qu'on ne pourrait
continuer la lutte à mort que faisant les partis à l'intérieur.
Ce fut l'origine de la célèbre Compagnie du Nord-Ouest qui
devait dominer le commerce de la fourrure durant plus de quarante ans.
La seule opposition sérieuse que la Compagnie du Nord-Ouest devait
d'abord connaître lui vint d'un groupe de ses propres actionnaires
mécontents dont Sir Alexander Mackenzie qui formèrent
la Compagnie X, Y. Celle-ci fut absorbée par la Cie du Nord-Ouest
en 1804. Les deux compagnies: celle de la Baie d'Hudson et celle du Nord-Ouest
demeurèrent seules en présence et une lutte terrible s'engagea.
Le conflit ne cessa que lorsque les deux s'unirent en 1821 pour former
une nouvelle Compagnie de la Baie d'Hudson.
On peut estimer qu'il y avait vers 1800, à l'ouest des grands lacs,
plus de 5 000 Canadiens français, Voyageurs ou hommes-libres. La
Compagnie du Nord-Ouest eut sous ses ordres jusqu'à 1 300 employés
à la fois. Pour l'année 1777 seule on sait que 2 431 Voyageurs
furent engagés aux divers postes habituels, Montréal et
Détroit.
On distingue plusieurs
catégories de Voyageurs. Il y avait les vieux loups du Nord, ceux
de l'Athabaska surtout qui disaient n'avoir jamais «vu de petits
loups», ceux-là étaient les Gascons de la profession,
les plus vantards. McGillivray affirme qu'ils ne surpassaient pas les
autres mais il semble qu'on leur reconnaissant généralement
une espèce de supériorité. Il y avait aussi les Voyageurs
de l'Ouest des Grands Lacs, qui piroguaient entre le Grand Portage et
le lac Winnipeg et la Saskatchewan. C'étaient les hivernants qui
ne revenaient à leur petite paroisse le long du Saint-Laurent ou
le Richelieu qu'une fois tous les trois ans et parfois ne revenaient plus
revoir leur patelin.
Il y avait les Voyageurs qui faisaient la navette entre Montréal
et les postes des grands lacs: Michillimakinac, Grand Portage ou même
Rivière la Pluie. Les Vieux Voyageurs méprisaient quelque
peu ces «mangeurs de lard» comme on les appelait car le fait
de manger du lard salé les rendait à leurs yeux du moins,
quelque peu efféminés. Le terme «mangeur de lard»
fut appliqué à tout Voyageur allant dans l'Ouest pour la
première fois. Monseigneur Provencher l'emploie à plusieurs
reprises et George Simpson parlant de lui-même dans les débuts,
dit: «je suggère, bien que je ne sois moi-même qu'un
mangeur de lard.» Les mangeurs de lard étaient engagés
de mai à octobre pour se rendre aux Grands Lacs avec les marchandises
requises, et revenir à Montréal avec les fourrures qu'y
avaient apportées les hivernants de l'intérieur. Il arrivait
évidemment qu'un mangeur de lard devînt un hivernant, soit
qu'il fût engagé dès Montréal ou qu'il décidât
de continuer à l'intérieur. On aurait tort de croire cependant
que le groupe de l'intérieur fut comme une espèce de Légion
étrangère où ceux qui souffraient de complications
sentimentales voulussent aller s'ensevelir. Non, les Voyageurs étaient
recrutés parmi les bonnes gens de notre chère vieille province,au
sein des vieilles paroisses du Saint-Laurent, surtout et habituellement
dans les environs de Montréal bien qu'il en vînt de toutes
les paroisses du grand fleuve.
Un nouveau Voyageur comme un nouveau bourgeois devait être initié.
Les Voyageurs avaient leur rituel et on appelait cela le baptême.
On jetait habituellement les Voyageurs à l'eau. Pour les bourgeois
la cérémonie consistait habituellement à asperger
la figure du nouveau venu d'une branche de cèdre trempé
dans l'eau. Le Bourgeois devait accepter les conditions, qui étaient
de ne jamais laisser passer un mangeur de lard sans qu'il fût soumis
à l'initiation et de ne jamais embrasser la femme d'un voyageur
sans sa permission... et quand on connaît certains des bourgeois
on comprend la sagesse de cette précaution! La cérémonie
se terminait par une libation offerte par le baptisé, on appelait
cela «une régale». John MacDonell dit dans ses notes:
«I was instituted a North Man by batême.»
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