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LE «VOYAGEUR» par Mgr Antoine D'Eschambault

En vous présentant mon héros, je ne sais si je dois faire son panégyrique ou prendre sa défense.
Le Voyageur en effet ne peut être complètement dissocié d'un ensemble — la traite des fourrures — dont on discute encore l'influence et la portée, et mon Voyageur pourrait être présenté comme un émissaire de la vie française ou comme un des instruments de la défaite de la Nouvelle-France.

Disons tout d'abord que le Voyageur appartient à un genre de vie absolument unique, et qu'on ne peut l'imaginer hors de cet horizon.

Ajoutons que tout comme le cow-boy de l'Ouest américain ou le Gaucho des pampas, il fait partie d'une époque de transition et devait nécessairement disparaître avec l'avènement d'une civilisation plus avancée.

Je n'ai pas voulu vous faire le portrait de tel ou tel Voyageur. J'ai préféré vous parler du Voyageur en général; de ses habitudes de vie, de son caractère, de son influence sociale. J'ai voulu, à ma modeste manière, rendre hommage à la troupe anonyme de ces humbles, qui ont ouvert des pays vastes comme des empires et sont morts gueux et inconnus: agents inconscients de la fortune des autres, artisans d'événements dont ils n'ont pu juger la portée, ils sont passés, un peu comme les canots qu'ils pilotaient avec tant de dextérité, sans bruit, silencieusement. C'est à la collectivité de ces vagabonds que j'ai voulu apporter mon humble tribut, persuadé que leur joyeuse misère et leurs glorieux haillons étaient dignes d'un respect qu'ils n'ont pas connu de leur vivant. Au cours des pages si nombreuses, dédiées à l'histoire des fourrures au Canada, le Voyageur m'est apparu et réapparu, toujours le même, avec ses qualités si françaises — partant si humaines — et peu à peu mon amour pour lui et pour la race dont il est le produit, a grandi. Voilà pourquoi j'ai décidé de vous faire connaître davantage cette figure si captivante, si simple et, en somme si facile à comprendre, le Voyageur.
Le mot Voyageur est aussi ancien que notre patrie canadienne. On le trouve souvent sous la plume des premiers historiographes du pays. Il fut souvent employé, dans les débuts particulièrement, comme synonyme de traiteur et de «coureur de bois» mais vers la fin du régime français et surtout après la Cession, il acquit une signification précise. Le Voyageur est l'engagé d'une compagnie de fourrures. Il est embauché par contrat, pour une période déterminée (ordinairement pour trois ans) à des gages fixes et aux conditions énumérées dans l'acte légal qui le lie. Par ailleurs le mot «coureur de bois» désignait, surtout à la fin du régime français, les traiteurs individuels qui, s'affranchissant de toute contrainte, faisaient le commerce illicite des fourrures. Il y a eu des coureurs de bois parfaitement honnêtes, chargés de missions délicates par les Intendants ou les Gouverneurs qui les déléguaient auprès des Indiens: tel Étienne Brulé qui fut envoyé par Champlain et Pontgravé en 1610 chez les Algonquins; tels Nicolas Vignau, Nicolet et Joliet lui-même. Il n'entre cependant pas dans le cadre de cette modeste conférence de parler de l'influence des coureurs de bois. Les Relations, d'ailleurs, disent de quelques-uns tant de bien que je ne saurais en dire trop de mal; et elles disent tant de mal des autres, que je n'oserais en dire trop de bien.
Sous le régime anglais, le terme qui équivaut au mot «coureur de bois» dans le sens d'émancipé est celui d'«homme libre», c'est-à-dire ceux des anciens voyageurs qui, ayant quitté le service des compagnies, vendaient leurs fourrures à qui offrait davantage. Ainsi Jean-Baptiste Lagimodière, célèbre Voyageur de chez-nous, était devenu un «homme libre».

Le Voyageur qui m'intéresse particulièrement et dont je vais vous parler est précisément cet homme de peine, l'engagé des compagnies de fourrures, celui qui roula d'un océan à l'autre dans sa coquille de bouleau; guide, canotier, interprète, homme de toutes les besognes et de toutes les tâches, qui s'éleva parfois au rang de commis dans un fort de traite, mais plus souvent vécut et mourut dans l'obscurité et l'oubli. Non seulement celui-là survécut à l'époque française, mais en prolongea l'influence — surtout pour ce qui est de l'Ouest canadien — pendant plus de cent ans. C'est d'ailleurs du Voyageur de l'Ouest canadien que je veux tout spécialement vous parler. C'est là surtout qu'il laissa sa marque la plus durable.
À mon humble avis, on a exagéré le rayonnement des Français dans l'Ouest canadien au temps de l'ancien régime. Qu'il y ait des «coureurs de bois» qui remontant le Mississippi et ses tributaires, y soient passés en gagnant la baie d'Hudson; qu'il puisse y avoir eu même quelques Français ou Canadiens perdus dans la brousse, soit: mais les La Vérendrye, qui s'avancèrent jusqu'aux Rocheuses par le Sud ou suivirent par le Nord les méandres de la Saskatchewan, n'en parlent pas. Ils font pourtant mention d'un Espagnol établi à quelques jours de la région des Mandanes, mais il n'est pas question d'autres blancs et je suis encore à la recherche d'une seule bonne preuve démontrant la présence d'un groupe de Français assez considérable pour exercer une influence quelconque. L'établissement de La Vérendrye se fit dans des conditions excessivement pénibles. Les distances à parcourir, loin des bases de ravitaillement, alors que le découvreur n'avait guère les moyens d'une organisation plus étendue; les guerres entre Indiens qui furent fatales à son missionnaire le Père Aulneau, à son fils Jean-Baptiste et leurs dix-neuf compagnons; les tracasseries des fournisseurs et la mesquinerie des autorité; surtout peut-être le fait que certaines nations indiennes étaient devenues les intermédiaires avec d'autres nations pour la traite et l'échange des produits, et n'avaient pas l'intention de se départir de ce privilège, fût-ce au profit de leurs amis les Français; toutes ces circonstances forcèrent les Français à se tenir groupés dans les forts. Le régime d'ailleurs semble avoir été plus sévère, à bien des points de vue, que les habitudes de plus tard.
J'ai donc l'impression que durant les trente années qui suivirent la découverte de La Vérendrye, les Français prirent possession du pays et établirent des relations amicales avec les Indiens dont ils obtinrent les fourrures, coupant ainsi les vivres aux Anglais de la baie d'Hudson, mais qu'ils ne firent pas d'impression bien profonde dans l'intérieur du pays. Il me paraît également clair que la plupart des traiteurs français quittèrent le pays durant la dernière guerre qui décida du sort de notre patrie. Il y a cependant évidence qu'il en resta quelques-uns, comme le témoignent les documents de la Cie de la baie d'Hudson et notamment le Journal de Matthew Cocking. On a aussi l'impression que plusieurs voyageurs et traiteurs ne se rendirent pas jusqu'au théâtre des hostilités mais attendirent le résultat du conflit, soit à Grand Portage ou au Détroit ou à Michillimakinac.
Les Français laissaient tout de même dans l'Ouest une organisation commerciale dont on ne devait que fortifier les cadres, sans la modifier, tellement elle était efficace. Cet agencement harmonieux de rouage ferait mentir la légende de notre inaptitude au commerce si un autre fait n'ajoutait un argument encore plus puissant. Disons tout de suite pour ne pas avoir à y revenir, qu'au cours de ces longues années de lutte entre les Français et les Anglais pour la prépondérance, les Français, au dire de tous les historiens, non seulement tinrent tête aux Anglais, mais les surpassèrent dans tous les domaines excepté peut-être celui des marchandises, vu que les Anglais pouvaient s'approvisionner à meilleur compte. Quand je parle de Français et d'Anglais, je veux inclure les traiteurs des Compagnies du Nord-Ouest et de la baie d'Hudson, car durant toute l'époque qui suivit la conquête, on désigna invariablement par «Anglais» les hommes de la Baie d'Hudson et par «Français» ceux de la Compagnie du Nord-Ouest qui se disaient successeurs des Français et en avaient adopté les habitudes commerciales.
Et il ne peut y avoir le moindre doute que le succès des Français a été dû à la présence et l'action du Voyageur. Lorsque la Compagnie de la Baie d'Hudson se vit, à cause des luttes avec celle du Nord-Ouest, acculée à la ruine, elle dut recourir elle aussi aux Voyageurs que Colin Robertson fut chargé d'engager. Et c'est ce qui fit tourner le courant en sa faveur.

La défaite des Français devait nécessairement avoir ses répercussions dans le domaine qui nous intéresse ici. Déjà on avait eu beaucoup de difficultés à faire venir les marchandises requises de France. Il ne fallait plus songer désormais au commerce avec la mère-patrie, mais il fallait trouver des comptoirs et des fournisseurs nouveaux, soit par voie du Mississippi ou New-York et Albany. Il y aurait aussi des compétiteurs anglais et américains, car la qualité des fourrures du Canada était bien connue. Alexandre Henry, l'ancien, qui fut un des premiers à pénétrer à l'intérieur du pays après la Cession, écrit: «À la suite de la capitulation de Montréal, voulant me prévaloir du nouveau marché qui allait s'offrir à l'esprit entreprenant des hommes de race britannique, je me hâtai de me rendre à Albany où j'avais des relations commerciales et où j'obtins des crédits et les marchandises nécessaires.»
On aurait cependant tort de croire que les traiteurs de langue française abandonnèrent la patrie aussi vite. Les listes des engagements, publié par M. Massicotte dans les volumes de Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec, démontrent que le très grand nombre des engagés pour les pays d'en-haut, entre les années 1761 et 1778, étaient au service des Canadiens français, bien qu'on trouve quelques noms de marchands anglais établis à Québec et à Montréal qui allaient désormais lutter avec les marchands de New-York et d'Albany. Ces marchands anglais firent si bien, qu'en 1768, on fixa des limites commerciales entre les personnes de New-York et Québec. Sait-on que ces mêmes marchands firent pression en 1774 quand on détermina les frontières du Canada par l'Acte du Québec et nous devons probablement à la race des Voyageurs sans lesquels la traite eût été impossible, que les droits conférés par notre «Grande Charte» se soient étendus à pratiquement tout le pays et non aux seules limites de la Province de Québec.

Dix ans ne s'étaient pas écoulés après la Conquête, que l'Ouest canadien était déjà le rendez-vous d'une foule de petits commerçants, suivis de groupes de Voyageurs qui construisirent ça et là, le long des lacs et des rivières, leurs forts de traite, échangeant des objets européens dont les Indiens ne pouvaient plus se passer pour les riches fourrures. Mathew Cocking qui tout comme Anthony Henday, sous la domination française, avait été envoyé à l'intérieur par la Compagnie de la Baie d'Hudson pour faire reprendre aux Indiens la route de la Baie d'Hudson se heurta aux trappeurs canadiens tout le long de la Saskatchewan en 1772-1773. «Ils sont aussi nombreux que les moustiques», dit Cocking et il ajoute cette remarque faite par tous les traiteurs du temps et même par Parkman: «Je suis surpris de voir la sympathie qu'ont les Indiens pour ces Français.»
La présence d'un nombre croissant de ces petits commerçants qui se faisaient une lutte souvent peu honnête eut des conséquences désastreuses. Les Indiens perdirent le respect qu'ils avaient des Français et s'aperçurent bientôt que la boisson qu'on leur versait à flot, causait leur ruine. Puis les nouveaux venus ne se préoccupaient ni des terrains de chasse, ni des usages et droits des diverses tribus. Si bien que les Indiens décidèrent de chasser tous les blancs du pays et un massacre général fut décrété. Masson dans ses Bourgeois de la Cie du Nord-Ouest raconte que durant l'automne de 1780, les Indiens attaquèrent les blancs au Fort aux Trembles sur l'Assiniboine, à une courte distance du Portage la Prairie d'aujourd'hui et en tuèrent plusieurs. Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers. Mais au même moment un fléau encore plus terrible s'abattît sur les pauvres Indiens eux-mêmes. Une bande d'Assiniboines ayant pris les Mandanes par surprise, leur avaient «levé la chevelure» comme on disait dans le temps. En regagnant leur pays, ils apportaient en même temps les germes de la petite vérole. En quelques semaines le pays tout entier devint un vaste charnier. Hearne, premier traiteur de la Baie d'Hudson qui construisit un fort à l'intérieur, affirme que neuf-dixième des Indiens furent anéantis.
Presque simultanément un autre facteur est intervenu. La Révolution américaine avait forcé les traiteurs à se replier sur Montréal. Il devenait aussi évident qu'on ne pourrait continuer la lutte à mort que faisant les partis à l'intérieur. Ce fut l'origine de la célèbre Compagnie du Nord-Ouest qui devait dominer le commerce de la fourrure durant plus de quarante ans. La seule opposition sérieuse que la Compagnie du Nord-Ouest devait d'abord connaître lui vint d'un groupe de ses propres actionnaires mécontents — dont Sir Alexander Mackenzie — qui formèrent la Compagnie X, Y. Celle-ci fut absorbée par la Cie du Nord-Ouest en 1804. Les deux compagnies: celle de la Baie d'Hudson et celle du Nord-Ouest demeurèrent seules en présence et une lutte terrible s'engagea. Le conflit ne cessa que lorsque les deux s'unirent en 1821 pour former une nouvelle Compagnie de la Baie d'Hudson.
On peut estimer qu'il y avait vers 1800, à l'ouest des grands lacs, plus de 5 000 Canadiens français, Voyageurs ou hommes-libres. La Compagnie du Nord-Ouest eut sous ses ordres jusqu'à 1 300 employés à la fois. Pour l'année 1777 seule on sait que 2 431 Voyageurs furent engagés aux divers postes habituels, Montréal et Détroit.

On distingue plusieurs catégories de Voyageurs. Il y avait les vieux loups du Nord, ceux de l'Athabaska surtout qui disaient n'avoir jamais «vu de petits loups», ceux-là étaient les Gascons de la profession, les plus vantards. McGillivray affirme qu'ils ne surpassaient pas les autres mais il semble qu'on leur reconnaissant généralement une espèce de supériorité. Il y avait aussi les Voyageurs de l'Ouest des Grands Lacs, qui piroguaient entre le Grand Portage et le lac Winnipeg et la Saskatchewan. C'étaient les hivernants qui ne revenaient à leur petite paroisse le long du Saint-Laurent ou le Richelieu qu'une fois tous les trois ans et parfois ne revenaient plus revoir leur patelin.
Il y avait les Voyageurs qui faisaient la navette entre Montréal et les postes des grands lacs: Michillimakinac, Grand Portage ou même Rivière la Pluie. Les Vieux Voyageurs méprisaient quelque peu ces «mangeurs de lard» comme on les appelait car le fait de manger du lard salé les rendait à leurs yeux du moins, quelque peu efféminés. Le terme «mangeur de lard» fut appliqué à tout Voyageur allant dans l'Ouest pour la première fois. Monseigneur Provencher l'emploie à plusieurs reprises et George Simpson parlant de lui-même dans les débuts, dit: «je suggère, bien que je ne sois moi-même qu'un mangeur de lard.» Les mangeurs de lard étaient engagés de mai à octobre pour se rendre aux Grands Lacs avec les marchandises requises, et revenir à Montréal avec les fourrures qu'y avaient apportées les hivernants de l'intérieur. Il arrivait évidemment qu'un mangeur de lard devînt un hivernant, soit qu'il fût engagé dès Montréal ou qu'il décidât de continuer à l'intérieur. On aurait tort de croire cependant que le groupe de l'intérieur fut comme une espèce de Légion étrangère où ceux qui souffraient de complications sentimentales voulussent aller s'ensevelir. Non, les Voyageurs étaient recrutés parmi les bonnes gens de notre chère vieille province,au sein des vieilles paroisses du Saint-Laurent, surtout et habituellement dans les environs de Montréal bien qu'il en vînt de toutes les paroisses du grand fleuve.
Un nouveau Voyageur comme un nouveau bourgeois devait être initié. Les Voyageurs avaient leur rituel et on appelait cela le baptême. On jetait habituellement les Voyageurs à l'eau. Pour les bourgeois la cérémonie consistait habituellement à asperger la figure du nouveau venu d'une branche de cèdre trempé dans l'eau. Le Bourgeois devait accepter les conditions, qui étaient de ne jamais laisser passer un mangeur de lard sans qu'il fût soumis à l'initiation et de ne jamais embrasser la femme d'un voyageur sans sa permission... et quand on connaît certains des bourgeois on comprend la sagesse de cette précaution! La cérémonie se terminait par une libation offerte par le baptisé, on appelait cela «une régale». John MacDonell dit dans ses notes: «I was instituted a North Man by batême.»

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