Au printemps de 1818, Thomas Douglas, comte de Selkirk, a recruté des colons du Bas-Canada pour en sa colonie de la Rivière-Rouge. Son but était de donner une certaine stabilité à la nouvelle mission catholique qui allait être fondée cette année même à la Rivière-Rouge . Ces colons allaient faire le long trajet de Montréal à la Rivière-Rouge peu de temps après les missionnaires Provencher, Dumoulin et Edge, arrivant à la Rivière-Rouge à la fin août 1818.
Parmi les premières recrues, un nom en particulier retient l'attention; c'est celui d'Angélique Lafrenière, une veuve âgée de 49 ans, qui, avec ses deux filles, s'engage à venir à la Rivière-Rouge et y demeurer au moins cinq ans, moyennant un octroi d'une terre de cent arpents.
Angélique Lafrenière a non seulement fait le pénible trajet en canot de quelque 2000 kilomètres sur une période de deux mois mais elle a été aussi l'une des rares personnes de cette recrue de colons canadiens-français à la Rivière-Rouge à surmonter les innombrables défis et à s'enraciner en sol manitobain. C'est probablement grâce à son initiative que, dans les années suivantes ses garçons et un neveu, Amable Nault viennent à la Rivière-Rouge. Angélique Lafrenière est l'ancêtre des Larence et de plusieurs familles alliées du Manitoba et de l'Ouest canadien. Elle compte parmi ses descendants le nouveau lieutenant-gouverneur du Manitoba, Monsieur Yvon Dumont.
Naissance
Le 22 novembre 1768, l'abbé Basile Papin, curé de la paroisse Sainte-Geneviève de Berthier (Québec) baptisait Angélique Desrosiers, fille d'Antoine Desrosiers (dit Lafrenière) et de Jeanne Vertefeuille . Elle eut pour parrain et marraine Jean Jenton et Françoise Leroux.
Mariage
C'est à l'âge de 18 ans qu'Angélique épouse un gars de la paroisse de Saint-Joseph de Lanoraie, Jean-Baptiste Laurence . Le mariage a lieu le 18 janvier 1787 en l'église Ste-Geneviève de Berthier. Jean-Baptiste est le fils de Jean-Baptiste Laurence et de feue Geneviève Han-Chaussé. Les témoins pour l'époux sont Jean-Baptiste Laurence, son père, et Joseph Laurence, son oncle. Pour Angélique, les témoins sont Antoine Desrosiers, son père et Antoine Desrosiers, son frère.
1787-1818
Jean-Baptiste et Angélique Laurence eurent au moins sept enfants nés à Berthier : Jean-Baptiste (1788), Antoine (1791), Benjamin (1793), Charles (1797), Nazaire (né 1799 et décédé 1800), Julie (1801) et Alexandre (1808).
De plus, ils eurent Bazile qui, dans sa déclaration de 1875 , dit qu'il est né en 1789. Il se peut que Bazile et Benjamin soient la même personne car, à son décès en janvier 1876 à Saint-Boniface (Manitoba) l'on écrit dans l'acte de sépulture que Bazile avait 83 ans et six mois à son décès, ce qui indiquerait une date de naissance en juillet 1792. Le registre de la paroisse de Ste-Geneviève de Berthier (Québec) indique que Benjamin naquit en juillet 1793.
Dans les anciens registres de la paroisse de Saint-Boniface qui ont été sauvés de l'incendie de 1860, nous trouvons une Geneviève Larence, épouse de Jean-Baptiste Gervais. Cette dernière est aussi vraisemblablement une enfant de ce couple.
Le voyageur
Comme plusieurs hommes de son époque, Jean-Baptiste s'engage à une compagnie de traite de fourrures pour aller, comme canotier, dans les vastes étendues du nord-ouest du continent Nord-Américain. Le 24 décembre 1796, Jean-Baptiste Larance s'engage à McTavish Frobisher et compagnie à titre de gouvernail "que pour hyverner deux ans dans le Lac Superieur ou Nipigon ou dans le nord'ouest" . En août 1797, lors du baptême de son fils Charles, on le note comme "voyageur". En 1799, au baptême de Nazaire, il est agriculteur. Le 28 octobre 1802, devant le notaire Louis Chaboillez, il s'engage à nouveau à McTavish Frobisher à titre de gouvernail pour faire le voyage au Lac-la-Pluie. En 1810, il s'engage à McTavish, McGillivray et compagnie à titre de gouvernail pour aller au Fort William.
Nous n'avons pas encore réussi à trouver l'acte de décès de Jean-Baptiste mais ce fut entre 1810 et 1818, année où sa veuve signe son contrat avec le comte de Selkirk.
Le contrat
C'est donc le 22 mai 1818 que la veuve, Angélique Lafrenière, se présente au bureau du notaire Nicolas-Benjamin Doucet à Montréal pour signer un contrat avec l'agent de Thomas Douglas, comte de Selkirk. Par ce contrat, elle s'engage à monter à la Rivière-Rouge avec ses deux filles (vraisemblablement Julie et Geneviève) :
N° 5238
22 Mai 1818
Engagement de Angélique Lafrenière et sa famille a Thos comte de Selkirk
Pardevant les Notaires Publics pour la Province du Bas-Canada résidants à Montréal Soussignés,
Fut présent Frederick Matthey Ecuier agent pour le Très Honorable Thomas Comte de Selkirk, demeurant en la Cité de Montréal d'une part,
Et Angélique Lafrenière veuve de feu Jean Baptiste Larose [sic] demeurant en la Cité de Montréal d'autre part.
Ladite Angélique Lafrenière désirant s'etablir comme habitante ou cultivateure à la Rivière Rouge dans le Territoire de L'Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson et ayant fait application au dit Comte de Selkirk afin d'obtenir un passage de Montréal à la dite Rivière Rouge dans les Canots du dit Comte de Selkirk pour elle dite Angélique Lafrenière ainsi que pour sa famille composée de ses deux filles et de plus pour obtenir une terre à la dite Rivière Rouge ce qui a été accepté par le dit Comte de Selkirk moyennant que les conditions ci- après exprimées seront exactement exécutées par la dite Angélique Lafrenière et sa dite famille. En Conséquence le dit Frederick Matthey au nom du dit Comte de Selkirk a promis fournir un passage à la dite Angélique Lafrenière et sa dite famille dans les canots du dit Comte de Selkirk de Montréal à la dite Rivière Rouge et que le dit Comte de Selkirk fournira à
la dite Angélique Lafrenière et
à sa dite famille les vivres ordinaires et nécessaires pour leur voyage en outre de l'emploi après son arrivée à la dite Rivière Rouge suffisant pour gagner sa subsistance.
Et de plus que le dit Comte de Selkirk donnera à la dite Angélique Lafrenière une terre contenant cent arpents en superficie sous cette condition expresse cependant qu'il se fera aucune distillation de liqueur spiritueuse sur la dite terre et que la dite Angélique Lafrenière et sa dite famille observeront les Règlements établis pour le bon ordre de la Colonie.
Et il est de plus stipulé et de la part de la dite Angélique Lafrenière
1° qu'elle ainsi que sa dite famille obéiront ponctuellement aux ordres du guide ou des autres conducteurs pendant le voyage
2° Que la dite Angélique Lafrenière et sa dite famille cultiveront de la manière la plus avantageuse et suivant les directions de la personne en charge de la colonie pendant l'espace de deux années successives la terre sus dite.
3° Que la dite Angélique Lafrenière et sa dite famille résideront à la Colonie de la Rivière Rouge pendant le terme et espace de cinq années sans pouvoir s'engager au service d'aucune autre personne sans auparavant avoir obtenu la permission par écrit du dit Comte de Selkirk ou de la personne en charge de la colonie cependant la dite Angélique Lafrenière pourra partir de la dite Colonie après avoir remboursé au dit Comte de Selkirk ou la personne en charge de la Colonie tous les frais et dépens que le dit Comte de Selkirk ou la dite personne en charge de la colonie pourront avoir encourue pour elle dite Angélique Lafrenière et sa dite famille depuis leur départ de Montréal jusqu'au temps que la dite Angélique Lafrenière voudra partir de la dite Rivière Rouge.
4° Que la dite Angélique Lafrenière et sa dite famille rembourseront en ouvrage tous les vivres et autres articles qui pourront leur être fournis par le dit Comte de Selkirk après leur arrivée à la dite Rivière Rouge soit qu'ils y restent ou qu'ils en partent.
Et il a été de plus convenu entre les parties que faute par la dite Angélique Lafrenière d'exécuter et accomplir les charges des dites qu'elle dite Angélique Lafrenière sera tenu de rembourser et payer au dit Comte de Selkirk tous les frais et dépens que le dit Comte de Selkirk aura fait pour le passage d'elle dite Angélique Lafrenière et la dite famille de Montréal à la dite Rivière Rouge, mais si la dite Angélique Lafrenière exécute et accompli bien et dûment les conditions sus dites, en ce cas elle sera et demeurera acquitté et déchargé envers le dit Comte de Selkirk des dits frais de montée à toujours. Car ainsi De. Promettant De. Obligeant De. Renonçant De. Nonobstant De. Fait et passé à Montréal, Etude, lan mil huit cent dix-huit, le vingt-deuxième jour du mois de mai avant midi et le dit Sieur Matthey a signé avec nous Notaires la dite Angélique Lafrenière ayant déclaré ne savoir signer de ce requis et lecture faite. Vingt-huit mots rayés sont nuls.
Angélique x Lafrenière
marque
F. Matthey Cap.
agt
F. C. Lepailleur
Doucet N
Le 15 juin 1818, Angélique et ses deux filles prennent place dans le premier canot de la brigade de la Rivière-Rouge . Dans ce canot prennent place aussi Antoine Payé, Philibert Ladéroute, Joseph Grignie, Antoine Goddar, P. Couvillon et son épouse, F. X. Dugall, et le fils du guide, pour un total de onze personnes, sept hommes et quatre femmes.
Rivière-Rouge
Avec l'aide des recensements de la Rivière-Rouge de 1831 à 1849 , nous pouvons retracer la vie d'Angélique dans l'Ouest canadien. Son nom disparaît du recensement après 1838. Il semblerait donc qu'elle soit décédée vers 1839. Jusqu'en 1835, elle a une fille qui demeure avec elle. C'est probablement Julie car Geneviève était mariée avant 1829.
D'après les chiffres donnés dans ces recensements, Angélique menait une vie moyenne pour l'époque. Elle avait une maison et une étable. Elle eut jusqu'à trois vaches, un boeuf, un cheval, trois veaux et neuf cochons. En 1834 et 1835 elle possédait un canot. Le terrain qu'elle avait en culture varia entre trois et quatre acres.
Charles et Jean-Baptiste Larence se seraient établis près de leur mère à la Rivière-Rouge car nous les trouvons recensés dès 1831. Un autre fils, Bazile, ne vint s'établir qu'après 1846.
Descendance
Angélique et Jean-Baptiste Larence eurent une descendance dans l'Ouest par trois de leurs garçons :
1. Jean-Baptiste, né en 1788 et décédé le 20 janvier 1854 à Pembina (North Dakota) qui épousa Louise Montagnaise.
2. Charles, né en 1797 et décédé en 1870 à Saint-Boniface (Manitoba). Il épousa Josèphte Desjardins.
3. Bazile, né entre 1789 et 1792; décédé en janvier 1876 à Saint-Boniface (Manitoba). Il fit régulariser son mariage avec Agathe Iroquoise le 21 août 1838 au Fort Carleton par l'abbé François-Norbert Blanchet .